Madame Mardi n’a pas de chance

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(Partance, 2008)

Pour une autre histoire avec Mme Mardi :

Mme Mardi, Feldenkrais et moi

Madame Mardi, vous n’avez pas de chance,
On a spolié votre mort.
Un illustre trépassé a volé toute la tristesse et tous les hommages
La France pleure l’idole nationale,
La France ne pleure pas Madame Mardi.

Vous êtes partie toute seule au petit matin
Personne n’a rien vu
Personne ne vous a tenu la main.
Vous n’avez pas totalement loupé votre sortie :
Dans le couloir du service
Dans la salle de soin
À l’office, dans les bureaux
À l’étage de rééducation et d’animation,

Stupeur.

Madame Mardi,
Avec qui irai-je voir les arbres du jardin
Passer du vert à l’or, de l’or au nu, du nu aux fleurs ?
Quelles jambes connaîtrai-je aussi bien que les vôtres ?
Cet étrange repli de peau au genou droit
Ces cicatrices
Cette lésion sur votre troisième orteil que ma main évitait encore, inconsciemment
Même lorsqu’elle fut guérie.
Ce poids tantôt lourd ou léger
Ces si petits mouvements qui vous paraissaient si grands.
Qui me racontera la vie à l’hôpital ?
Quelles jupes bariolées vais-je bien pouvoir complimenter ?

Vos affaires, tout ce que votre petite chambre pouvait contenir de votre vie
Couvrent le matelas de votre lit
Aplatissent l’épluchure vidée de son air
Allégée de votre corps,
Porté si longtemps.
Votre fauteuil
Votre tank-exosquelette
Votre bécane qui en a tant vu
– avec qui vaincrai-je ce péril
ce chemin escarpé et caillouteux
menant à la petite chapelle? –
Attend à la porte.

Madame Mardi,
C’est promis
Une dernière fois, avec zèle, je me plierai à votre souhait :
La Chorale chantera joyeux et léger
Farouche je résisterai aux velléités de ballades moroses.

Marie-Jeanne, c’est promis,
J’emprunterai votre air bougon,
Votre regard noirci
Vos tressautements d’indignation
Si quelqu’un propose du Johnny.

 

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Vingt chansons pour…

 

(Vous connaissez le phénomène du vers d’oreille, cette chanson qui reste dans la tête sans en sortir ? J’y suis assez sujette. Pour me débarasser de « Colchique dans les prés » qui s’est implantée dans mon cerveau après une séance d’un groupe sensoriel, j’ai dû… en faire une version personnelle avec des photos de ma propre collection ! Ça peut aller très loin, parfois…)

 

En psychomotricité, la musique peut avoir quelques fonctions intéressantes. Qu’elle soit présente en fond, qu’elle soit un élément clé de la séance ou qu’elle soit au centre de la médiation choisie, je l’exploite dès que possible !

Voici donc une petite sélection de pièces musicales que j’ai déjà utilisées, que je compte utiliser ou que j’aimerais utiliser…mais que je n’utilise pas, ces morceaux restant assez chargés d’émotion pour moi. Je les ai classées en catégories un peu arbitrairement pour certaines d’entre elles, je pense qu’elles supportent plusieurs emplois. À nous de leur imaginer un usage… Tous les titres sont des liens vers la chanson, sur Youtube.

– Pour s’envelopper et se détendre :

« Dust and Water », Antony & The Johnsons

« Alone in Kyoto », Air

« See the sun », Lisa Gerrard

« Hello Night », Zoë Keating

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Subclaquant

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(Corneille – Hiver 2010)

Hier, Mr Blanc n’est pas venu au groupe de stimulation de l’équilibre et des transferts. Fleur, ma stagiaire et moi n’avons pas eu à courir après le médecin et l’infirmière pour demander si son état de santé lui permettait de participer et où nous pouvons trouver une bouteille d’oxygène pour l’embarquer avec nous. Pourtant, Mr Blanc attend chaque semaine le moment du groupe avec impatience. C’est son grand plaisir, sa petite piqûre de réanimation, qui le « ressuscite», comme il aime à le dire. Et moi, j’aime à le croire… pendant les jeux, ses immenses cernes sous les yeux rétrécissent mystérieusement de quelques millimètres, il déploie son long dos voûté et ses bras-ailes tordus de grande corneille albinos, encourage tout le monde, s’étonne de ses succès et rit de ses maladresses.

D’abord, Mr Blanc n’est pas venu au groupe car il a changé de service : après plusieurs mois en SSR, il est passé en long-séjour. En début de semaine, j’ai appris qu’il restait définitivement sur l’établissement et entrait sur un des services où j’interviens. La psychologue et moi avons usé de toutes nos forces de conviction pour « vendre » Mr Blanc au docteur des USLD. Et puis, je crois que j’apprécie et estime beaucoup cet homme et que j’aurais été peinée, pour lui et son projet, et pour mon plaisir à travailler avec lui, de le voir partir. Mais ça, je l’ai seulement pensé très fort, et pas dit, évidemment.

Ensuite, il ne serait de toute façon pas venu car depuis son changement de service… il dort. Ouvre un œil de temps en temps. Mais dort, paisiblement. Hier, je n’ai pas voulu finir ma semaine sans passer le saluer et l’assurer que son suivi continuait.

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Étrange

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(Un truc qui plane – Juin 2008)

 

Un après-midi d’été, en court-séjour gériatrique. Je quitte la chambre d’un monsieur assez jeune, atteint d’une DLFT*, que je viens d’aider à s’endormir en lui massant le dos. Je le laisse profiter de ce temps de repos qui sera sans doute assez bref car il déambule sans cesse, à la recherche de compagnie ou simplement d’une stimulation sensorimotrice, indifférent aux ampoules et autres dermabrasions qu’il se fait à force de marcher. Tassé par les neuroleptiques, qui ont, faute de mieux, certes bien diminué ses comportements agressifs mais ont fait vieillir son apparence et sa marche en quelques jours, son dos s’est voûté et est devenu très douloureux. Malgré la patience et la compréhension de l’équipe soignante, cette unité, destinée à recevoir des personnes âgées présentant des pathologies encore aiguës nécessitant beaucoup de soins médicaux, reste mal adaptée à la situation de ce monsieur. Il est là depuis plusieurs semaines après un parcours chaotique, suite à plusieurs accès de violence le mettant en danger et mettant en danger soignants et autres résidents ou patients, en attente d’une place dans un service spécialisé.

Dans le couloir, j’entends l’infirmier et l’aide-soignante s’inquiéter un peu du soin qu’ils doivent faire à ce monsieur : une administration, par sonde rectale, d’un laxatif. La dernière fois, ça s’était mal passé. J’ai le temps et j’aimerais que ce monsieur puisse continuer à se reposer dans de bonnes conditions, se sente en sécurité, alors je propose mon aide. Les soignants acceptent. C’était pour moi une première dans l’accompagnement de ce type d’acte paramédical. Je ne m’attendais pas à ce qu’il se déroule aussi sereinement et j’ai été très touchée par la douceur et la qualité des relations établies pendant le soin, ainsi que par le sourire de ce monsieur.

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Marjolaine

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(Via Google Image)

 

« – Merci, Marjolaine.

– Marjolaine ? Pourquoi Marjolaine, Mme Feu ?

– Ce n’est pas votre prénom ?

– Non, moi c’est Petit Bourgeon !

– Excusez-moi… Marjolaine, Marjolaine, et bien… la fée Marjolaine. Vous êtes ma fée ! »

J’ai pensé à cette fin de matinée, quelques semaines plus tôt, où j’avais aidé Mme Feu à s’installer à son fauteuil. Une épopée, bourrée d’enjeux. Le titre, en lettres grises larges sur fond noir : « S’ASSEOIR » – un film de science fiction de Christopher Nolan. Quitter le lit avec une détermination claire mais fine comme du papier de soie, après des mois d’alitement, de coups du sort portés à son corps et à sa vie, de douleurs. J’avais dû jouer très serré, tant au niveau de la relation que de mes propositions. Mme Feu paniquait à la moindre perte de contrôle de son mouvement. En fait, elle avait tendance à paniquer à la moindre perte de maîtrise d’elle-même et de son environnement… et il y en a malheureusement souvent lorsqu’on est hospitalisé.

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Un peu plus petite-fille

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(À Berchigranges – Août 2017)

Lundi soir, vacances. Les vraies, des pas comme celles qui m’ont servi à déménager, et qui se sont avérées plus épuisantes que des semaines de travail bien chargées. Une semaine pour me reposer, rire, vaquer à notre activité préférée avec ma petite soeur -taquiner nos parents-, lamper un peu d’air piquant de frais de mes Vosges natales et retrouver ce ciel nocturne de fin d’été que je connaissais par coeur, me laisser balader en voiture par monts, forêts et vaux pour aller visiter mes vieilles branches à moi… sans trop penser à celles de l’hôpital.

« Encore une mauvaise nouvelle », m’a dit mon dernier patient vendredi dernier, à qui j’annonçais mon absence. Je lui ai promis de revenir en forme.

Arrivée chez mes parents, j’ai voulu ranger mon casque dans mon éternel sac à dos. J’ai dézipé une poche et deux ballons de baudruches se sont échappés. Neufs et vides, endormis. Un pétale de caoutchouc vert et l’autre orange, l’air fané avant l’heure, ont dégringolé sur le carrelage blanc du salon. J’avais oublié de les laisser sur mon bureau avec le reste de mon nécessaire de survie de psychomotricienne multi-affectée : enceinte Bluetooth, agenda, carnets de notes, pancarte « séance de psychomotricité – ne pas déranger », jeu des émotions, flacon d’huile d’amande douce, clé USB… tout ce que mes poches de blouse peuvent contenir. Ce même vendredi, Fleur, une collègue ergothérapeute avec qui j’anime un groupe de rééducation en fin de matinée, s’est gentiment moquée de moi quand je me suis mise à chercher dans le placard de la salle. « Une psychomotricienne sans ballon de baudruche dans les poches, ça existe ?! »

Il faut croire que non. Même en vacances, une psychomotricienne reste une psychomotricienne, et ne peut s’empêcher de faire, de penser et de dire des trucs de psychomotricienne…

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À onze heures quarante-cinq

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(Escalier – Avril 2009)

Mardi, fin de l’atelier « Corps et voix » avec mes résidents. Je raccompagne les uns et les autres, de chambre en chambre.  Je redescends d’un service pour rejoindre les résidents qui m’attendent encore à la salle où a lieu le groupe. Et soudain… 

 

À onze heures quarante-cinq

Croiser la mort dans un couloir

Un corps déserté anguleux sous un drap

En attente, seul un instant trop long

– Fraction d’éternité –

Qu’une dernière fois on le soigne

Pour que cesse de s’étirer s’exposer s’obliger

Sa révérence.

 

À onze heures quarante-six

Croiser la vie dans un couloir

Juste en dessous

Dans le corps enfin dressé de cette dame

À l’affût.

Elle a perdu patience, a levé le siège obstiné

Qu’elle tenait barricadée sous sa couverture

Au fond du lit…

– Aujourd’hui la mort s’est trompée d’étage, s’est livrée

À une autre destinataire –

 

D’un regard elle m’arrête

Prend ma main et me souffle « J’ai faim ! »

Si petitement que je n’en suis pas sûre.

« J’AI FAIM ! QUAND EST-CE QU’ON MANGE ?! »

Pousse-t-elle soudain

« – Moins le quart passé, c’est presque l’heure ! »

Pour ma civilité, sa révérence à elle : un sourire.

 

Et le sourire fleurit en chemin

Sur mes propres lèvres :

Croiser la vie croiser la mort

Croiser la mort croiser la vie,

Au hasard d’un ascenseur paresseux, d’une course

Entre deux étages

Entre deux minutes saillantes…

À une volée de marches.

Le puits

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(Sans fond, 2007)

Ses lunettes rectangulaires définissaient mieux son visage, aux traits creux. Un burin, frappé juste sous ses pommettes par un savant coup de maillet, semblait avoir révélé les cavités de ses joues. Les lèvres retroussées, il mordillait un ongle de sa main gauche. Pendant une fraction de seconde, avec ces verres fins posés en équilibre sur l’arrête de son nez, je l’ai vu, homme formé et vigoureux, entre deux âges, absorbé à des calculs ou de précises planifications. Important. Mais son bras libre, fléchi et légèrement décollé de son torse, statufié en une sorte d’étrange flottaison de marionnette aux fils invisibles, surplombait devant lui son drap blanc impeccablement lissé sur ses jambes, remonté jusqu’à sa taille… et l’image s’est effacée. Cette main suspendue et raide, comme arrêtée dans un mouvement sans but, ne souhaitait rien, n’allait vers rien. Existait-elle pour lui ?

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Super Saiyan

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Si vous êtes de la même génération que moi, vous devez sans doute connaître l’anime « Dragon Ball Z ». Enfant, je l’ai craintivement regardé, entre deux dessins animés un peu plus intéressants à mon goût. Je n’en ai pas retenu grand chose. Il est difficile de faire mieux avec les yeux à moitié ouverts, derrière de minuscules interstices entre les doigts de deux mains ramenées à hauteur de visage pour jouer à un ambivalent cache-cache avec l’écran. À l’époque – c’est encore un peu le cas aujourd’hui -, j’étais très impressionnable, et « Dragon Ball Z » se situait tout de même quelques niveaux au dessus des Moomins et d’  «  Albert le cinquième mousquetaire » sur le violençomètre. J’étais par exemple terrifiée par le générique de la série « MacGyver », cet ingénieux héros capable de réparer un hélicoptère avec un cheming-gum et une chaussette trouée.

Malgré ce petit problème d’hypersensibilité, il me reste certaines références de la culture pop des années 90 et je peux par exemple affirmer que, n’en déplaise à mon horreur de la furie barbare de personnages japonais dotés de muscles particulièrement protubérants, de capacités psychomotrices particulièrement hors-normes et de pouvoirs particulièrement insensés, je passe aisément du mode « pré-tentenaire-pas-sportive-pas-endurante-pas-adroite-option-Pierre-Richard » au mode Super Saiyan.

Bon, toute proportion gardée -disons Super Saiyan de salon-, mais Super Saiyan quand même.

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« Descendre dans le corps »

Monsieur Juillet couleurs

(Monsieur Juillet est une énigme – Juillet 2013)

Parfois, je me réveille au milieu de la nuit, en ébullition.

Les yeux grands ouverts sur l’espace noir et silencieux, je constate que ça s’agite, haut dans ma tête. Des morceaux de projets rebondissent, des hypothèses s’entrechoquent, j’essaie de punaiser quelque part dans ce fatras fusant et fourmillant les germes d’enchaînements ordonnés de pensée, d’attraper les plus cruciaux dans leur clignotement, mais peine perdue. Je me tourne, me retourne, me plie, me tends, « Diiiiis, tu dors ? J’arrive pas à dormir. ». Monsieur Malin grogne, assoupi. J’hésite à me lever pour me faire une tisane. Mais je suis collée au centre d’un univers mouvant, l’inertie du gyroscope de mon crâne me soude à mon oreiller, et la perspective de devoir allumer la lumière me brûle déjà la rétine. L’angoisse de ce que « je » dois à « mon corps », à savoir du repos réparateur, pour lui permettre d’être disponible et opérant lorsque le jour viendra, commence à poindre.

Et puis je me souviens que je sais comment faire. Mes vieux schémas d’ex-désaxée du sommeil m’empêchent encore un instant d’accomplir le seul petit effort requis : descendre le premier barreau de l’échelle, vers mon corps.

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