Quand le masculin emporte…

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(Au F.I.G 2008 – Octobre 2008)

Appelée ailleurs au moment des trois dernières séances du groupe, j’en ai temporairement abandonné l’animation à ma collègue ergothérapeute. L’ubiquité n’étant pas fournie avec la blouse blanche -même si certains dirigeants d’établissements de santé ont l’air de le croire…-, j’ai préféré diriger la chorale avec Belle Plante le jour du spectacle de Carnaval sur un autre établissement (je vous ai raconté le spectacle de 2017 ici); être présente, malgré mon statut de remplaçante, à la grande réunion de service des unités de soins de longue durée (USLD) pour y seconder une collègue de retour de congés maternité et faire passer quelques messages importants ; et assister à une journée de conférences sur les Unités Cognitivo-Comportementales et Unités d’Hébergement Renforcé, univers que je continue de découvrir. J’éprouve un peu de frustration à utiliser mon temps à l’UCC pour d’autres services mais j’en éprouverais encore plus à laisser les USLD sur lesquelles j’ai travaillé presque cinq ans sans créneau de prise en charge individuelle en psychomotricité. La présence d’un psychomotricien, même réduite, même très ponctuelle, a son utilité pour les résidents, pour le médecin et pour certains soignants qui m’ont bien repérée. En obtenant mon affectation à l’UCC en juin dernier, je souhaitais m’ancrer sur une seule unité sur la moitié de mon temps de travail. Cela attendra probablement juin de cette année, au retour supposé de ma collègue en arrêt maladie affectée à l’USLD que je priorise. Ce n’est pas un grand regret : une équipe de cinq psychomotriciens qui couvrent la totalité des services d’un hôpital gériatrique de taille moyenne, du court-séjour au long-séjour en passant par l’hôpital de jour et les unités spécialisées, c’est exceptionnel. Nous faisons notre possible pour palier les absences des uns et des autres, l’encadrement est un vrai soutien quand nous demandons le recrutement d’un remplaçant pour les longues absences des membres de l’équipe ayant les temps de présence les plus larges sur l’établissement… il y a des périodes plus difficiles que d’autres, comme dans toutes les équipes !

Ainsi, j’étais ravie de retrouver mes partenaires ergo et stagiaire psychomotricienne pour le groupe Équilibre ce vendredi. 

Morceaux choisis, sur le thème de la séduction :

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Des pieds et des mains

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(Pied, 2010 – Quand, en première année d’études de Psychomotricité, on ne sait plus où donner de la tête entre l’Anatomie et la Psychologie…)

 

Hier, groupe Équilibre, à l’Unité-Cognitivo-Comportementale, lieu de tous les possibles, où se côtoient surréalisme, absurde, soudaine violence, tendresse infinie et humour inattendu.

 

Madame Petite est toute à ses écholalies, ses stéréotypies verbales -« Voilà ! Voilà ! Voilà ! »-  et gestuelles -frotter ses jambes, tirer ses chaussettes, ôter ses chaussons, enfiler chaussettes par dessus chaussons, etc…- lorsque je change la consigne de l’exercice d’échange de ballon en demandant de faire des passes au pied. Chacun s’y essaie, sauf Madame Petite, le nez toujours baissé. Je décide de lui faire une passe lente, directement dans les pieds… peut-être qu’une balle dans son champ de vision, sur elle, saura l’intéresser ? Elle se penche davantage, tend les bras, récupère la balle à la main et la lance, sans prévenir, à la personne en face d’elle. Je rappelle la consigne :

« – On n’avait pas dit des passes avec les pieds ?! »

Réponse de Madame Petite : « Baaah, les pieds, les mains, c’est pareil ! »

Éclats de rire dans le groupe.

Je donne du rythme à l’échange de ballon et poursuit la conversation avec Madame Petite. Il y a tout de même une histoire de schéma corporel à creuser !

« – Oui, enfin, c’est pareil… c’est différent quand même, non ?

– C’est vrai, c’est vrai, c’est différent, c’est différent, c’est différent, c’est différ…

– Qu’ont les pieds et les mains de différent ?

– L’odeur !!! »

Le sapin et la louve

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(Mont Blanc, hiver 2017)

Elle approche sa main, en silence. Madame Louve, comme hypnotisée par les yeux lumineux de Belle, ma stagiaire, a cessé de hurler de longs et incessants appels à la meute. Je suis malade, ma voix, passée aux graviers, n’est audible que dans ses graves les plus feutrés et je porte un masque chirurgical pour limiter les risques de contamination… avec une Madame Louve dont le monde perceptif est peuplé de menaces, pour qui chaque visiteur se présentant passe en une fraction de seconde, dans son esprit et dans son corps, d’agresseur potentiel à sauveur providentiel, mon apparence du jour scie la branche sur laquelle je compte m’asseoir. Mais Belle, la pétillance sereine de son regard et sa présence à la fois ouverte, distante et engagée, finissent par rassurer Madame Louve.

Elle vient enfin prendre contact. J’appréhende un peu son approche : quelques minutes plus tôt, elle a transformé ma poignée de main en un agrippement entre désespoir et manœuvre de maîtrise agressive, sorte de geste de self-défense bien à elle, qui m’a laissé doigts et poignet engourdis de douleur.

Maintenant, c’est autre chose. Elle a repéré le grand dessin noir qui couvre l’intérieur de mon avant-bras gauche. Je le lui tends, pour qu’elle puisse mieux voir. Ses doigts, mûs par une prudente curiosité, se posent sur ma peau, et frottent légèrement, comme pour voir si les traits peuvent s’effacer. Elle lève le nez et me dit « – C’est joli ! », toute à son ravissement de la découverte.

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Monsieur Poing, Monsieur Newton

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(FIG 2008 – Octobre 2008)

Vendredi, nous improvisons un petit atelier ouvert dans le couloir de l’UCC avec la musicothérapeute et ma stagiaire. Je dégaine un ballon de baudruche gros et jaune comme un soleil, la musico transcrit et accompagne avec sa guitare les mouvements du ballon, ma stagiaire veille avec moi à ce que tous les patients présents puissent participer à leur manière. L’une s’arrête dans sa déambulation pour des échanges à la vitesse de pongistes en surchauffe ; un autre, qui ne fait que passer, esquisse déjà un sourire lorsque je me poste à quelques mètres de lui jouant à gros traits la préparation d’un lancer ; une autre lève enfin ses yeux perdus à l’intérieur d’elle-même et plante son regard et ses mains sur ce gros soleil qui flotte vers le plafond ou fuse vers elle… et puis il y a Monsieur Poing.

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Les VDP du mois

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(Chamane des Vosges, 2009)

 

Un jeudi matin, en SSR. Je vais saluer une patiente dont je poursuis le suivi débuté en service de court-séjour, pour une problématique d’anxiété. La médecin et l’externe sont à son chevet. Celles-ci me demandent si je peux essayer une séance de RESC avec la patiente, car elle a un syndrome subocclusif. Les problèmes urinaires et digestifs font partie des indications qui reviennent souvent pour la RESC, en plus de ses indications premières qui sont la douleur et l’anxiété. La patiente est partante, je le suis aussi, nous nous exécutons donc sous l’oeil de l’externe, restée en observation. La séance semble déjà avoir un bon effet sur le ressenti de la patiente, qui s’apaise et abaisse de 2 points son évaluation de sa douleur… fin du premier épisode.
Second épisode : dans l’après-midi, réunion de coordination. Nous évoquons une patiente avec des douleurs fluctuantes et mal soulagées. La médecin m’interpelle :

« – Tu peux faire quelque chose pour elle ? Pose tes mains sur ta tête et fais ton truc comme avec la dame de ce matin ! »
Ma réponse : « – Alors, ok, mais juste avant *montrant mon badge de l’index* j’efface « psychomotricienne » et je remplace par « chamane », ça te va ? »

VDC (Vie De Chamane !!)

(mon article sur la RESC est là : « Je peux tester des grous-grous océanochinois sur toi ? »)

 

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Histoire, histoires.

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(Grèves au Paray-le Monial, 1936
Source: Musée P. Charnoz)

Elle m’a parlé d’une maladie qu’elle a eue très jeune, et dont l’issue était incertaine.

Il y a très longtemps, dans les années 1940, un jeune homme l’avait demandée en mariage. Elle a refusé d’un « je ne t’aime pas assez pour cela ». Elle ne voulait pas le faire attendre. Le traitement de sa maladie allait être long, et impossible de faire un pronostic, à l’époque.

Je suis restée muette. Elle a vu l’émotion traverser mon regard.

« – Mais qu’est-ce que vous auriez fait, à ma place ? ». J’ai répondu que je ne savais pas. Que peut-être, s’il l’aimait vraiment, il l’aurait attendue. Elle a eu un geste, l’air de jeter quelque chose au dessus de son épaule. « -Vous pensez… les hommes n’attendent pas. Ma mère et ma sœur m’ont dit que j’avais bien fait ». Et, après un silence… « – Je l’aimais bien quand même, vous savez ».

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Madame Mim

À l’hôpital, je rencontre parfois des Grand-Mère Feuillage, mais aussi des Madame Mim. Vous voyez l’effrayante sorcière, excellente métamorphe aux cheveux mauves et aux yeux glauques et globuleux, meilleure ennemie de Merlin l’Enchanteur, dans le film Disney éponyme ? Celle-là même dont les grotesques pitreries vous ont agacées au plus haut point. Celle-là même que, connaissant le film par cœur après l’avoir visionné trois-cent-douze mille fois environ, vous rêviez de voir défaite et mise hors d’état de nuire à l’issue d’un duel de magie épique contre Merlin.

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(d’après Disney, Merlin l’Enchanteur)

Les Madame Mim ne sont pas toujours de genre féminin et se cachent parfois sous les traits d’un vieux monsieur, mais il m’est assez facile de les reconnaître. En fait, bien avant de prendre conscience que je suis face à une Madame Mim, mon radar d’auto-surveillance émotionnelle capte le signal, caractéristique. C’est d’ailleurs ce qui définit une Madame Mim : ce ressenti épidermique d’anxiété radioactive contaminante, cette envie de fuir très vite et très loin ou de -mais c’est beaucoup moins éthiquement correct et surtout, c’est ici que vous apprenez que je ne suis pas une gentille fée toujours pétrie de louables intentions et de bienveillance aussi humaine que professionnelle-, allons-y gaiement, la balancer par la fenêtre.

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J’ai toujours rêvé d’avoir une Grand-Mère Feuillage

Vous connaissez Grand-Mère Feuillage, ce personnage du film « Pocahontas » de Disney ?

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J’adore Grand-Mère Feuillage. Déjà parce-que j’adore le film, mon Disney préféré. J’avais 7 ans quand il est sorti, je suis allée le voir avec ma classe au cinéma, je l’ai vu et revu avec ma petite sœur, je connais « L’air du vent » par cœur et je suis sûre que si je le revoyais aujourd’hui, j’aurais encore des frissons. Avec Camille de Fleurville, Phèdre, Clara Malaussène, Médée, Antigone, Isis et Athéna, Pocahontas était l’une des figures féminines majeures de mon enfance et de mon adolescence.

Ensuite, Grand-Mère Feuillage est un saule pleureur, et j’adore les saules pleureurs.

Enfin, j’aime beaucoup les vieilles dames sages et rieuses. Sages d’une sagesse souple et légère, rieuses d’un rire sacré, empesé de confiance, complice.

J’ai toujours rêvé d’avoir une Grand-Mère Feuillage.

J’en rencontre parfois à l’hôpital. Elles sont sans doute poètes et sages malgré elles. Elles parlent par énigmes ou étranges rébus de mots, peut-être comme le faisait la Pythie autrefois… mais point de légende ici. Point de spiritualité, ou alors toute intime, toute personnelle. Elles brodent les mots les uns aux autres sur les fils de trame de leur métier à tisser que les troubles cérébraux rendent lâches, ténus, rêches, emmêlés. Les assemblages sont mystérieux, inédits, souvent abscons… où veulent-elles en venir ?

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Comment J.R.R. Tolkien a sauvé ma séance.

Monsieur Gregor était entré en long séjour quelques semaines auparavant et avait cessé de s’alimenter. Lorsqu’il ouvrait les yeux, son regard terrifié glissait sur les nôtres, soignants comme proches, sans vraiment les voir. Il repoussait tout, ne supportait pas qu’on le touche, arrachait perfusions, sondes et pansements.

Je suis allée le voir en fin de matinée. Allongé sur le côté, il avait l’air de faire un mauvais rêve. Les paupières soudées, le front crispé, sa bouche comme un cratère de lave noire et sèche haletait des gémissements répétitifs. Ses pieds semblaient repousser je ne sais quoi vers le fond de son lit.

Depuis plusieurs jours, il était ainsi.

Pas de réponse à mon salut, un net mouvement de retrait lorsque j’ai posé ma main sur son épaule, et pas d’ouverture des yeux… Ça s’annonçait mal. Comment accéder à lui ? Et toujours ses gémissements sonnaient, irritants, gonflaient l’espace de la chambre, semblaient vouloir écarter l’air trop épais, peut-être les murs, sans jamais parvenir jusqu’à eux…

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Le projet

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(image issue du site de Snoezelen France)

Un mardi après-midi comme tous les autres, je débarque en service de court-séjour, prête à démarrer ma demi-journée. Je passe la porte de la salle de soin pour jeter un œil à l’agenda du service, et vérifier si les patients que je dois voir sont toujours là, ne vont pas être occupés par des examens… et c’est à ce moment précis qu’une des médecins m’attrape au vol, une étincelle d’excitation dans le regard. « On veut créer un chariot sensoriel pour chaque secteur, tu te mets sur le projet avec nous ?! »

Question rhétorique parce que réponse évidente : bien sûr que j’en suis, pardi. Est-ce qu’une psychomotricienne peut décemment refuser ça ?

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