Silence bleu

En Août 2020

Vendredi matin, à l’UCC. Deux collègues se sont relayées auprès de ce monsieur qui hurle depuis le début de la matinée. Les cris sont d’ailleurs le motif principal de son hospitalisation.
L’une l’accompagne d’abord marcher dans le couloir, l’autre l’installe dans une petite salle au calme, le rassure. Mais il ne parvient pas à s’apaiser. Je m’assieds en face de lui pour prendre la suite. L’infirmière lui propose un anxiolytique, qu’il accepte dans un peu de crème au caramel, et nous laisse.

Ne pas rompre le contact,
À aucun moment

Donner ce qu’il extirpe de ses doigts sur ma veste blanche
Donner ce qu’il ignore chercher avec ses cris,
Sa mitraille de syllabes bégayées contre je ne sais quoi.
Il hurle à plein volume à pleine grêle de shrapnels
Ses yeux exorbités sur le vide
La peur la colère l’étrange les ruines les lambeaux du monde autour
La fuite l’effacement de soi
L’impossible lien quand les mots sont heurtés délités effrités échappés,
Je ne sais pas,
Je ne sais que le séisme venu du fond de son ventre et qui broie mes oreilles.

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Si je vous dis psychogérontologie, hallucinations, René Aubry… et hygiène corporelle ?

« Un beau salmigondis », vous me répondrez. Et bien non, tous ces éléments ont un rapport entre eux : ils font allumer une petite loupiote au dessus de la tête d’une psychomotricienne qui se cultive. C’est parti pour les découvertes et redécouvertes des dernières semaines !

Des livres :

« Psychogérontologie clinique et pathologique », Editions InPress, publié en 2020 sous la direction de Pascal Menecier, médecin, praticien hospitalier gériatre et addictologue. Les autres auteurs sont également médecins, psychothérapeutes, docteurs en psychologie. On retrouve, dans la liste d’auteurs, le connu Louis Ploton.
Il fait partie de la pile pas droite et éclectique de bouquins que je vous avais montrée sur la page Facebook, et vous aviez été plusieurs à me suggérer de commencer par celui-ci.

Il s’agit donc d’un court ouvrage synthétique, plutôt destiné aux soignants amenés à rencontrer des personnes âgées, qui décline 10 syndromes pathologiques psychiatriques fréquemment rencontrés dans cette population. Les connaissances apportées sont concises et présentent définitions, diagnostics différentiels, liens entre trouble et maladies du grand âge, facteurs de risque, formes cliniques, moyens d’évaluation et de soin, conseils d’accompagnement. Chaque chapitre se referme sur une bibliographie et un petit quizz. Au menu : confusion ; syndrome de désadaptation psychomotrice ; hypocondrie ; apathie et démotivation ; désinhibition, perte de l’autocontrôle et syndrome frontal ; troubles du comportement et prendre soin ; hallucinoses, illusions et hallucinations ; formes et masques de la dépression ; dépression et maladies d’Alzheimer ; prévention du suicide. Parmis ces syndromes, certains ne sont pas l’apanage des personnes vieillissantes, mais l’ouvrage nous rappelle leurs spécificités à cet âge de la vie.
Deux fiches se dinstinguent par leur format légèrement différent des autres, et par leur intérêt pour nous autres psychomotriciens. Celle sur la désadaptation psychomotrice, rédigée par un kinésithérapeute docteur en psychologie clinique, s’attache à donner une interprétation plutôt psychosomatique et psychodynamique des signes posturaux du syndrome de désadaptation psychomotrice et discute des choix épistémologiques effectués, et semble parfois s’éloigner un peu de son sujet pour y revenir et le clore sur quelques considérations sur le mécanisme d’action, vu sous l’angle de la relation, de la rééducation du SDPM. Le chapitre sur les troubles psychocomportementaux rappelle à bon escient l’importance de la démarche d’interprétation du trouble du comportement en tant qu’expression d’un mal-être, d’une douleur, d’une difficulté d’adaptation à un changement, d’un besoin non satisfait. Il apporte quelques pistes de travail et se termine sur une très courte vignette clinique.

Un petit livre d’apprentissage ou de révisions bien utile donc, dont la lecture pourra être complétée par le plus sociologique et culturel « Psychogérontologie fondamentale et théorique« , chez le même éditeur.



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« Triste »

Mardi, j’ai ressorti ce petit jeu de cartes, « Méli Mémo Les Emotions » (Editions Lily Poule) pour communiquer avec un patient en SSR gériatrique post-covid. Il ne parle pas du tout le français hormis quelques formules de politesse. Il comprend quelques mots, se saisit bien des gestes qui renforcent notre discours, peut imiter des mouvements simples en rééducation mais nous ne le comprenons pas et les échanges restent limités.
Et des échanges, on en a bien besoin en ce moment pour comprendre ce qu’il lui arrive.

Après un passage en soins intensifs quelques jours pour bénéficier d’une oxygénothérapie nasale à haut débit non invasive (qui, si je l’ai bien compris, lui a évité une intubation), il nous est adressé pour la suite de ses soins. Monsieur Baiser (parce qu’il nous prend la main et l’embrasse pour nous remercier) est encore très fatigué, a toujours besoin d’un peu d’oxygène et ne récupère pas au niveau moteur alors qu’avant sa covid, il marchait. La médecin me l’a signalé il y a une semaine dans l’idée que l’absence de récupération soit liée à un syndrome de désadaptation psychomotrice, ayant observé une rétropulsion, une grande difficulté à tenir debout et un manque d’investissement en kinésithérapie. Nous savons par son fils qu’il a eu très peur de mourir, ayant vu son entourage très impacté par la covid19. Pour l’heure, Monsieur Baiser est coincé dans son fauteuil et ses jambes oedématiées ne bougent pas comme il le voudrait et comme on le lui demande dans nos examens cliniques et nos séances. Depuis que je le connais, avec une moue terriblement lasse, il me les montre en haussant les sourcils et en tournant ses mains paumes vers le ciel, l’air de dire « je ne sais pas ce qu’elles ont ».

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La Psychomotricité en milieu hostile, 5 ans après

Pérouges, octobre 2020

Il y a quelques mois, je vous confiais ma lassitude de me sentir comme un fantôme dans certains services, dans cet article « Blues de psychomot ». Vous étiez quelques unes et uns à y avoir réagi, partageant ce vécu.

Il y a 5 ans, dans l’article intitulé « La Psychomotricité en milieu hostile », je faisais une description imagée de ce que pouvait être l’intervention en psychomotricité dans ces services hospitaliers où le temps est plus que compté, où il faut parvenir à glisser sa séance et ses transmissions dans le rythme rapide des soins et l’attention des membres de l’équipe médicale et paramédicale souvent occupés à toute autre chose. Je concluais par ces mots :

« Je doute parfois de parvenir à relever ce défi, confrontée à certains échecs selon moi imputables à cette course après le temps et au manque de lien entre l’équipe et moi, plus qu’à mon manque d’expérience. Mais certaines séances prometteuses, certaines évolutions, certains échanges et l’attention et le respect de certains médecins pour mon travail me laissent croire que les psychomotriciens ont leur place et des éléments à apporter dans ces unités. »

Dans ma vie professionnelle, l’intervention du psychomotricien en Unité de Soins de Court Séjour Gériatrique incarnait une sorte de paradigme et d’emblème des questionnements autour des spécificités de notre métier et des tensions qui peuvent exister dans sa définition, du flou nimbant les attentes du système de soin actuel envers lui, la place de ses objets d’intérêt, de son référentiel théorique et de sa technicité rarement transparente et démontrée aux yeux des autres professions de santé.

En 2021, avec plus de recul, dans quel état j’erre ?

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Au jeu de la gravité, perdre.

Vue du sol. Mars 2021.

Il nous est tous arrivé de chuter au cours de notre vie. Nous ne nous en souvenons pas, mais les chutes ont émaillé notre apprentissage de l’équilibre sur nos fesses puis sur nos pattes de mammifères verticaux. Nous nous souvenons par contre de celles qui nous ont marquées par la peur, la douleur, la surprise voire l’hilarité qu’elles nous ont fait ressentir  : accidents de sport avec traumatisme articulaire ou osseux à la clé, loupé de siège, glissade sur le carrelage fraîchement lavé, usage hardi d’une chaise à roulettes pour punaiser un document en hauteur sur un mur de salle de soin -je n’ai pas de témoin pour celle-ci-, emmêlage de pieds dans le déambulateur d’une patiente en voulant redescendre du plan Bobath après un temps de massage -ma témoin du jour, que je voyais justement pour une chute avec station au sol de plusieurs jours, m’a demandé si c’était à son tour de me soigner- bref, s’il existait un championnat du vautrage artistique, je ne serais sans doute pas la dernière. La concurrence est rude, mes patients sont des athlètes dans cette discipline… même ceux qui se déplacent sur quatre roues sont capables de cascades à faire frémir Tom Cruise !


Mais tomber, c’est quoi ? Et pourquoi est-ce un si gros et si complexe problème quand on veillit ?

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« Quand on n’a pas de tête… »

Février 2021

Assise à l’ordinateur pour remplir les fiches de suivi de la matinée, vendredi vers midi, j’entends l’étudiante en orthophonie qui me suit pour la journée entrer dans le bureau. Je me retourne et tends la main. Elle me remet mon ancien smartphone dont j’ai ôté la carte SIM, et qui me sert maintenant de banque de sons et de musique, de lecteur ou de chronomètre en séance (un score de 11’40 debout pour Mme Préférée, ça se mesure avec la rigueur d’un juge du livre Guiness des records !), voire de lampe torche pour récupérer dentier, lunettes ou appareil auditif dans un obscur recoin sous un lit. Cela m’évite d’emmener mon téléphone personnel dans les services. Ainsi, je ne risque pas d’être dérangée, et je suis beaucoup plus rigoureuse avec l’hygiène des objets que je mets dans mes poches susceptibles d’être utilisés en chambre.

« – Super, merci ! Il était bien chez Mme Préférée ?
– Je l’ai trouvé sur sa table de nuit. Et en haut j’ai croisé un monsieur dans son fauteuil roulant électrique… Gérard ?
– Oui, Monsieur Comique…
– … qui m’a dit de te dire que si tu commences à oublier tes affaires, ça ne va pas du tout, tu es en train de devenir comme tes patients !
– Ok, bien, je note… la prochaine fois que je vais le voir, il va en prendre pour son grade !»

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Résonance

Quelques jours avant Noël, je monte en service de long séjour pour la séance hebdomadaire d’une résidente que je vois depuis quelques semaines. Indication : anxiété et douleurs dorsales.

À chaque début de séance, elle ressasse, toute énervée, ce qui l’angoisse et la contrarie. Je l’écoute, puis lui propose de passer à la pratique. Celle qui lui fait envie. Parfois c’est la reprise d’un auto-massage que je lui ai appris pour se dérouiller le matin, parfois nous travaillons l’équilibre et l’adresse gestuelle, parfois c’est un temps de relaxation à l’aide du toucher pour diminuer la douleur et favoriser un tonus moins élevé dans le mouvement ainsi que des gestes plus doux, ou quelques exercices de respiration guidés par des métaphores qui l’aident à diriger son attention sur ses ressentis plutôt que ses pensées…

Ce jour là, elle me raconte son immense et actuelle peur : le repas de Noël avec son époux. Elle espère qu’il n’y aura pas de poisson parce qu’elle n’aime pas ça. Elle veut bien manger, c’est Noël, mais c’est tellement compliqué ! Et tout ce qu’elle ne digère pas : le chocolat, les mets trop lourds… au pire elle laissera ce qu’elle ne mangera pas à son mari. Mais vraiment, il ne faut pas qu’il y ait de poisson… il faut qu’elle dise à son mari de demander le menu. Et qu’est ce qu’elle a mal au dos, elle a essayé de raccrocher la guirlande à son horloge et elle n’a pas réussi, elle s’est étirée puis a eu peur de tomber, il faudra qu’elle demande ça à quelqu’un. Oh, elle prendrait bien un tout petit bout de bûche au chocolat (elle me montre la dernière phalange de son petit doigt) comme ça… Je l’écoute distraitement. Je réponds, perdue dans mon observation de son corps dur, minéral, sec et craquant comme un parchemin agité et griffé de mots pressés, que je m’occuperai de sa guirlande.

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La Mère Noël est une psychomotricienne

Je me mets dans l’ambiance… et je teste une activité de motricité fine et de graphisme à proposer à mes patients !

Les psychomotriciens ne sont jamais à court d’idée de cadeau de Noël, pour eux-mêmes ou pour leurs proches de tous âges, surtout quand il s’agit d’offrir quelque chose qui va subtilement solliciter une ou plusieurs fonctions psychomotrices ou cognitives, proposer de nouvelles expériences ou de nouvelles connaissances…

Ma sélection :

Des jeux de table :

  • Le Ciel Interdit : : un jeu de stratégie coopératif à partir de 10 ans. Chaque joueur incarne un personnage aux compétences indispensables pour s’échapper d’une plateforme aérienne prise en plein orage ! Il leur faut à la fois développer la plateforme, poser les matériaux qui permettent de construire le réseau électrique qui fera décoller la fusée, se protéger de l’électrocution par un éclair ou de la chute dans le vide soufflé par une bourrasque… Perception de nombreux indices, manipulation dans l’espace, anticipation, planification, communication avec les autres sont mises à rude épreuve. La mécanique de jeu, complexe, se décline avec deux opus que je trouve plus abordables pour ceux qui ne sont pas familiers des jeux collaboratifs et/ou de stratégie, L’Île interdite et Le Désert Interdit.
  • Dixit : un jeu à la poésie inégalable, à partir de 8 ans. Chaque joueur dispose de 6 cartes qui portent de grandes illustrations mystérieuses, étonnantes, touchantes ou surréalistes, au symbolisme parfois fort. Le conteur choisit sa carte, la pose face cachée sur la table et choisit un mot, une phrase, un air de chanson pour la décrire. Les autres choisissent à leur tour une carte de leur main, qu’ils déposent aussi face cachée, qui pourrait correspondre à la description. Car il s’agit d’amener de la confusion : les points se remportent en fonction de la bonne identification de la carte ou non ! Perception visuelle, imagination et langage sont sollicités. La bonne connaissance des autres joueurs et de leur manière de penser et de rêver sont également un atout dans ce jeu.
  • Foutrak : un petit jeu que j’ai eu l’occasion de tester juste avant sa sortie officielle, il y a une dizaine d’années. À partir de 8 ans. Le but : remporter le plus de cartes. Comment ? En étant le plus rapide à mimer et/ou bruiter (ou pas !) ce qu’il se trouve sur les différentes cases de la carte, en fonction de leur couleur de fond. Réactivité, schéma corporel, inhibition motrice, expressivité au service d’une bonne partie de rigolade !
  • Suspend : à partir de 6 ans. Je n’ai pas encore eu l’occasion d’y jouer, mais j’en rêve. Le principe est de développer une construction à l’aide de baguettes métalliques posées en équilibre les unes sur les autres… Régulation tonique, contrôle moteur, compréhension des rapports entre les pièces, anticipation de l’effet du poids d’une pièce supplémentaire… sans oublier de respirer, bien sûr.
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Blues de psychomot

Le ressenti de cette fin de semaine, lié à notre place dans certains services où les temps minuscules que nous pouvons y passer, l’organisation, les habitudes, l’inertie de certains dysfonctionnements et la méconnaissance de notre métier font que rien n’est jamais acquis… la crise sanitaire a parfois aggravé la situation, notamment dans les services où nos interventions ont été suspendues. Pourtant, nous sommes là, et nous avons tant à apporter…

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La Symphonie


Covidur
Etape par étape, j’aide ce monsieur, revenu la veille en notre SSR gériatrique covid de son séjour en unité de court séjour gériatrique covid pour l’infection qu’il a attrapée dans l’unité, à s’assouplir, à remettre du mouvement dans son corps figé. Il a perdu les capacités à se retourner dans son lit, à s’asseoir, à se lever, à marcher, et présente tous les signes d’une désadaptation psychomotrice massive, alors qu’il déambulait tranquillement dans les couloirs avant de partir. Tout le monde s’étonne. Moi pas vraiment. Il a une maladie neurodégénérative avancée, est sous neuroleptiques et un mois et demi plus tôt, il a fait un épisode bref de syndrome post-chute après deux chutes rapprochées. Présente par hasard lors du tour du médecin lorsqu’il a été constaté, j’ai pu intervenir immédiatement et en deux séances, faciliter son retour à ses capacités antérieures. Alors après une dizaine de jours de covid, alité… le tableau est impressionnant mais pas inattendu.
Orteils. Genoux. Hanches. Aller chercher de la main le côté opposé pour croiser l’axe et commencer à décoller de ce plan horizontal du lit. Entraîner par le regard et la rotation de la tête, spiraler un peu la colonne, entraîner ce bassin vissé au matelas par ses ischions à basculer un peu, en croisant une jambe en flexion. D’un côté, de l’autre, dérouiller, guider, mobiliser. Voire le mouvement retrouver son intention, ses initiations, son chemin au rythme caractéristique de l’épuisement, des résistances toniques, du ralentissement cognitif. Commencer à s’asseoir au bord du lit, les pieds un peu mieux posés au sol à chaque essai, le buste un peu plus en équilibre, un peu moins tiré en arrière par ce fichu hauban invisible mais puissant. Assis, enfin. Se pencher. Atteindre des mains le dossier d’une chaise juste devant. Commencer à repousser le sol et à soulever le bassin. Constater que son côté gauche est beaucoup plus lent et moins coordonné que le droit. Pourquoi ? Etait-ce le cas avant ? Encourager, féliciter, guider, imprimer le mouvement. Entendre arriver les ambulanciers qui l’emmènent faire un scanner. L’aider à se recoucher.

Covidoux
Une aide-soignante me demande d’aller voir le locataire du fond du couloir, un monsieur entré chez nous il y a des mois, attendant d’avoir une place en EHPAD. Il se promène habituellement à tous petits pas lents, courbés et fléchis, cherchant les appuis partout, silencieux, levant parfois le nez pour accueillir un mot et nous retourner un sourire, imperturbable. On l’appelle par son prénom. Tout glisse sur lui, covid compris, qu’il a lui aussi contracté dans l’unité. Pour l’heure, il pleure à chaudes larmes dans sa chambre. L’aide-soignante lui a dit qu’il partait bientôt rejoindre une maison de retraite, ne s’attendait pas à ce qu’il en soit si affecté et ne sait trop que faire pour le consoler. Je tente d’apporter mon soutien, de proposer pour lui qui n’a plus de mémoire ni de mot, une idée ce qu’il pourrait ressentir. Il ne s’attendait peut-être pas à devoir partir. Et il est ici depuis si longtemps qu’il s’est habitué aux lieux, aux personnes, au rythme des journées… Peut-être que là-bas, ce sera aussi bien, voire mieux ? Mais l’heure n’est pas à la projection. Elle est au chagrin. Il sert fort ma main gantée de vinyle, ne semble pas tenir compte de cette séparation tactile, l’approche de ses lèvres pour l’embrasser. J’exagère ma respiration, soupire, lui aussi. Souffle un peu.

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