Rêver au froid

Février 2009.

Au cœur de l’été, quand il n’est plus possible de trouver la fraîcheur, quand le corps est prisonnier d’une gangue pâteuse d’air épaissi par le soleil dont les rayons ne se diluent plus… à défaut de pouvoir migrer vers l’hémisphère sud, il reste une échappatoire : jouer avec notre imagination pour mettre en retrait les sensations réelles et faire advenir d’autres sensations. Les psychologues, hypnothérapeutes (et psychomotriciens qui interviennent dans les prises en charge de la douleur par exemple) savent qu’il existe une porte d’entrée vers l’écran mental où se peignent, de seconde en seconde, nos perceptions… et qu’il est possible d’affadir certaines couleurs, d’en superposer d’autres, créées par suggestion ou recréées par la mémoire. Certains sont peu sensibles, d’autres peuvent s’évader vers leur propre monde, hors du spectre du visible, en un clin d’œil… je vous emmène avec moi rêver au froid.

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L’épopée covidienne, épisode 5 : Tsunami, Digues, Croisière, Décrue

L’épisode du jour est long, et pour cause : j’y retrace 4 mois d’épidémie à l’Hôpital 1, où la bataille a été rude. Les épisodes précédents préparent celui-ci, le plus central, le plus complet, et pourtant non exhaustif.

Je n’évoque par exemple pas comment s’est déroulée la période épidémique à l’Hôpital 2, alors qu’il y aurait également beaucoup à dire. Cet établissement a réussi à protéger la grande majorité de ses patients et résidents malgré l’entrée de virus au sein de celui-ci. Je pense que les grandes différences entre ces deux hôpitaux ne permet pas d’établir une comparaison pertinente de l’efficacité de la mise en place des diverses mesures de protection, mais je pourrais intuitivement dégager quelques facteurs ou tendances qu’il faudrait éprouver à la lumière de données plus solides que mon expérience… Par exemple, l’Hôpital 2 est une toute petite structure de quelques services, avec beaucoup moins de mouvements tant de patients que de soignants comparé à l’Hôpital 1 ; il est adossé plus directement à l’Hôpital 3, un grand centre disposant de services de pointe, le premier dans le groupement à accueillir, dépister et isoler des patients covid+. Son service de court séjour gériatrique a ainsi pu centraliser les patients âgés, contaminés au cours d’une hospitalisation ou à l’extérieur de l’hôpital.

Juste avant l’ultime épisode, je vous emmène au gré des vagues sur mon navire-hôpital où nous avons tous pagayé ferme avant d’aborder des eaux plus clémentes…

L’épopée covidienne : épisodes 1, 2 et 3

… ou les aventures d’une rééducatrice au coeur d’un cluster confirmé de cette nouvelle maladie qui nous en fait voir de toutes les couleurs depuis plusieurs mois.

Impossible d’échapper au sujet. Il occupe une bonne partie de l’actualité, met en lumière le fonctionnement du monde de la santé, pose dans l’urgence quelques problématiques éthiques, illustre comment politique, science et santé trouvent difficilement leur articulation, questionne notre position d’Homo Sapiens sapiens moderne face à un inconnu menaçant, à la fabrication de connaissances pour le définir et à la mise en oeuvre de moyens, souvent sous forme de restriction de nos habituelles libertés pour le maîtriser… Plus qu’une crise sanitaire, la pandémie de Covid19 nous somme de réexaminer notre rapport à l’environnement et à autrui.

Je l’ai vécue de plein fouet. Un retour s’imposait : le voici, avec un peu de recul et je l’espère, suffisamment de conscience de la portée et des limites de mon propos, ainsi que d’humilité. Ce que je présente dans ces vidéos n’engage que moi et mon expérience de psychomotricienne hospitalière, les jugements portés ne se veulent en aucun cas accusateurs de personnes en particulier, mais plutôt d’un système de représentations mentales, de communication, d’application de décisions et de fonctionnement de l’inextricable machinerie de nos sociétés prise en pleine tempête.

« Est-ce que ce monde est sérieux ? »

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Ils dansent, 2010

« Est-ce que ce monde est sérieux ? »

Ce matin, je me suis réveillée avec l’air de « La Corrida ». Il se superposait aux dernières images de mon rêve, une histoire de fuite ou d’espionnage.

Mon Gaulois, moi et une petite équipe nous apprêtons à quitter le dernier étage d’un château en travaux. Je me fige au sommet d’un escalier et ordonne aux autres de faire de même. Je recule. « Les portes… je ne les sens pas. Il ne faut pas les passer. Des capteurs. Des bombes, partout. Il faut sortir en brisant les vitres. » Mon Gaulois s’empare alors de son téléphone, ouvre une application dans laquelle il entre des données, modèle un corps humain en pleine course. Je comprends qu’il essaie de calculer son coup avant de s’attaquer à la fenêtre. « Tu peux aller plus vite ? On fonce, on va se faire avoir… »

« Est-ce que ce monde est sérieux ? »

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Quand le masculin emporte…

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(Au F.I.G 2008 – Octobre 2008)

Appelée ailleurs au moment des trois dernières séances du groupe, j’en ai temporairement abandonné l’animation à ma collègue ergothérapeute. L’ubiquité n’étant pas fournie avec la blouse blanche -même si certains dirigeants d’établissements de santé ont l’air de le croire…-, j’ai préféré diriger la chorale avec Belle Plante le jour du spectacle de Carnaval sur un autre établissement (je vous ai raconté le spectacle de 2017 ici); être présente, malgré mon statut de remplaçante, à la grande réunion de service des unités de soins de longue durée (USLD) pour y seconder une collègue de retour de congés maternité et faire passer quelques messages importants ; et assister à une journée de conférences sur les Unités Cognitivo-Comportementales et Unités d’Hébergement Renforcé, univers que je continue de découvrir. J’éprouve un peu de frustration à utiliser mon temps à l’UCC pour d’autres services mais j’en éprouverais encore plus à laisser les USLD sur lesquelles j’ai travaillé presque cinq ans sans créneau de prise en charge individuelle en psychomotricité. La présence d’un psychomotricien, même réduite, même très ponctuelle, a son utilité pour les résidents, pour le médecin et pour certains soignants qui m’ont bien repérée. En obtenant mon affectation à l’UCC en juin dernier, je souhaitais m’ancrer sur une seule unité sur la moitié de mon temps de travail. Cela attendra probablement juin de cette année, au retour supposé de ma collègue en arrêt maladie affectée à l’USLD que je priorise. Ce n’est pas un grand regret : une équipe de cinq psychomotriciens qui couvrent la totalité des services d’un hôpital gériatrique de taille moyenne, du court-séjour au long-séjour en passant par l’hôpital de jour et les unités spécialisées, c’est exceptionnel. Nous faisons notre possible pour palier les absences des uns et des autres, l’encadrement est un vrai soutien quand nous demandons le recrutement d’un remplaçant pour les longues absences des membres de l’équipe ayant les temps de présence les plus larges sur l’établissement… il y a des périodes plus difficiles que d’autres, comme dans toutes les équipes !

Ainsi, j’étais ravie de retrouver mes partenaires ergo et stagiaire psychomotricienne pour le groupe Équilibre ce vendredi. 

Morceaux choisis, sur le thème de la séduction :

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Des pieds et des mains

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(Pied, 2010 – Quand, en première année d’études de Psychomotricité, on ne sait plus où donner de la tête entre l’Anatomie et la Psychologie…)

 

Hier, groupe Équilibre, à l’Unité-Cognitivo-Comportementale, lieu de tous les possibles, où se côtoient surréalisme, absurde, soudaine violence, tendresse infinie et humour inattendu.

 

Madame Petite est toute à ses écholalies, ses stéréotypies verbales -« Voilà ! Voilà ! Voilà ! »-  et gestuelles -frotter ses jambes, tirer ses chaussettes, ôter ses chaussons, enfiler chaussettes par dessus chaussons, etc…- lorsque je change la consigne de l’exercice d’échange de ballon en demandant de faire des passes au pied. Chacun s’y essaie, sauf Madame Petite, le nez toujours baissé. Je décide de lui faire une passe lente, directement dans les pieds… peut-être qu’une balle dans son champ de vision, sur elle, saura l’intéresser ? Elle se penche davantage, tend les bras, récupère la balle à la main et la lance, sans prévenir, à la personne en face d’elle. Je rappelle la consigne :

« – On n’avait pas dit des passes avec les pieds ?! »

Réponse de Madame Petite : « Baaah, les pieds, les mains, c’est pareil ! »

Éclats de rire dans le groupe.

Je donne du rythme à l’échange de ballon et poursuit la conversation avec Madame Petite. Il y a tout de même une histoire de schéma corporel à creuser !

« – Oui, enfin, c’est pareil… c’est différent quand même, non ?

– C’est vrai, c’est vrai, c’est différent, c’est différent, c’est différent, c’est différ…

– Qu’ont les pieds et les mains de différent ?

– L’odeur !!! »

Le sapin et la louve

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(Mont Blanc, hiver 2017)

Elle approche sa main, en silence. Madame Louve, comme hypnotisée par les yeux lumineux de Belle, ma stagiaire, a cessé de hurler de longs et incessants appels à la meute. Je suis malade, ma voix, passée aux graviers, n’est audible que dans ses graves les plus feutrés et je porte un masque chirurgical pour limiter les risques de contamination… avec une Madame Louve dont le monde perceptif est peuplé de menaces, pour qui chaque visiteur se présentant passe en une fraction de seconde, dans son esprit et dans son corps, d’agresseur potentiel à sauveur providentiel, mon apparence du jour scie la branche sur laquelle je compte m’asseoir. Mais Belle, la pétillance sereine de son regard et sa présence à la fois ouverte, distante et engagée, finissent par rassurer Madame Louve.

Elle vient enfin prendre contact. J’appréhende un peu son approche : quelques minutes plus tôt, elle a transformé ma poignée de main en un agrippement entre désespoir et manœuvre de maîtrise agressive, sorte de geste de self-défense bien à elle, qui m’a laissé doigts et poignet engourdis de douleur.

Maintenant, c’est autre chose. Elle a repéré le grand dessin noir qui couvre l’intérieur de mon avant-bras gauche. Je le lui tends, pour qu’elle puisse mieux voir. Ses doigts, mûs par une prudente curiosité, se posent sur ma peau, et frottent légèrement, comme pour voir si les traits peuvent s’effacer. Elle lève le nez et me dit « – C’est joli ! », toute à son ravissement de la découverte.

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Monsieur Poing, Monsieur Newton

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(FIG 2008 – Octobre 2008)

Vendredi, nous improvisons un petit atelier ouvert dans le couloir de l’UCC avec la musicothérapeute et ma stagiaire. Je dégaine un ballon de baudruche gros et jaune comme un soleil, la musico transcrit et accompagne avec sa guitare les mouvements du ballon, ma stagiaire veille avec moi à ce que tous les patients présents puissent participer à leur manière. L’une s’arrête dans sa déambulation pour des échanges à la vitesse de pongistes en surchauffe ; un autre, qui ne fait que passer, esquisse déjà un sourire lorsque je me poste à quelques mètres de lui jouant à gros traits la préparation d’un lancer ; une autre lève enfin ses yeux perdus à l’intérieur d’elle-même et plante son regard et ses mains sur ce gros soleil qui flotte vers le plafond ou fuse vers elle… et puis il y a Monsieur Poing.

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