Comment J.R.R. Tolkien a sauvé ma séance.

Monsieur Gregor était entré en long séjour quelques semaines auparavant et avait cessé de s’alimenter. Lorsqu’il ouvrait les yeux, son regard terrifié glissait sur les nôtres, soignants comme proches, sans vraiment les voir. Il repoussait tout, ne supportait pas qu’on le touche, arrachait perfusions, sondes et pansements.

Je suis allée le voir en fin de matinée. Allongé sur le côté, il avait l’air de faire un mauvais rêve. Les paupières soudées, le front crispé, sa bouche comme un cratère de lave noire et sèche haletait des gémissements répétitifs. Ses pieds semblaient repousser je ne sais quoi vers le fond de son lit.

Depuis plusieurs jours, il était ainsi.

Pas de réponse à mon salut, un net mouvement de retrait lorsque j’ai posé ma main sur son épaule, et pas d’ouverture des yeux… Ça s’annonçait mal. Comment accéder à lui ? Et toujours ses gémissements sonnaient, irritants, gonflaient l’espace de la chambre, semblaient vouloir écarter l’air trop épais, peut-être les murs, sans jamais parvenir jusqu’à eux…

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Le projet

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(image issue du site de Snoezelen France)

Un mardi après-midi comme tous les autres, je débarque en service de court-séjour, prête à démarrer ma demi-journée. Je passe la porte de la salle de soin pour jeter un œil à l’agenda du service, et vérifier si les patients que je dois voir sont toujours là, ne vont pas être occupés par des examens… et c’est à ce moment précis qu’une des médecins m’attrape au vol, une étincelle d’excitation dans le regard. « On veut créer un chariot sensoriel pour chaque secteur, tu te mets sur le projet avec nous ?! »

Question rhétorique parce que réponse évidente : bien sûr que j’en suis, pardi. Est-ce qu’une psychomotricienne peut décemment refuser ça ?

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La psychomotricité, le groupe, et moi

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(Anachronisme – Août 2008)

En commençant mes études de psychomotricité, je n’avais aucune idée de la forme que pouvait prendre une séance.

J’ai rapidement découvert que les soins en groupe pouvaient représenter une part importante de la pratique. J’ai par contre mis beaucoup plus de temps à comprendre l’intérêt thérapeutique du contexte groupal. Et pour cause : entre moi et les groupes, c’est compliqué.

Un Autre, c’est un être potentiellement bizarre. Un être potentiellement bizarre est 1) effrayant (aucune idée de ce qu’il va en sortir ) et 2) fatigant (il faut faire un effort pour le comprendre).

Alors plein d’Autres ensemble ?!

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Madame Mardi n’a pas de chance

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(Partance, 2008)

Pour une autre histoire avec Mme Mardi :

Mme Mardi, Feldenkrais et moi

Madame Mardi, vous n’avez pas de chance,
On a spolié votre mort.
Un illustre trépassé a volé toute la tristesse et tous les hommages
La France pleure l’idole nationale,
La France ne pleure pas Madame Mardi.

Vous êtes partie toute seule au petit matin
Personne n’a rien vu
Personne ne vous a tenu la main.
Vous n’avez pas totalement loupé votre sortie :
Dans le couloir du service
Dans la salle de soin
À l’office, dans les bureaux
À l’étage de rééducation et d’animation,

Stupeur.

Madame Mardi,
Avec qui irai-je voir les arbres du jardin
Passer du vert à l’or, de l’or au nu, du nu aux fleurs ?
Quelles jambes connaîtrai-je aussi bien que les vôtres ?
Cet étrange repli de peau au genou droit
Ces cicatrices
Cette lésion sur votre troisième orteil que ma main évitait encore, inconsciemment
Même lorsqu’elle fut guérie.
Ce poids tantôt lourd ou léger
Ces si petits mouvements qui vous paraissaient si grands.
Qui me racontera la vie à l’hôpital ?
Quelles jupes bariolées vais-je bien pouvoir complimenter ?

Vos affaires, tout ce que votre petite chambre pouvait contenir de votre vie
Couvrent le matelas de votre lit
Aplatissent l’épluchure vidée de son air
Allégée de votre corps,
Porté si longtemps.
Votre fauteuil
Votre tank-exosquelette
Votre bécane qui en a tant vu
– avec qui vaincrai-je ce péril
ce chemin escarpé et caillouteux
menant à la petite chapelle? –
Attend à la porte.

Madame Mardi,
C’est promis
Une dernière fois, avec zèle, je me plierai à votre souhait :
La Chorale chantera joyeux et léger
Farouche je résisterai aux velléités de ballades moroses.

Marie-Jeanne, c’est promis,
J’emprunterai votre air bougon,
Votre regard noirci
Vos tressautements d’indignation
Si quelqu’un propose du Johnny.

 

Vingt chansons pour…

 

(Vous connaissez le phénomène du vers d’oreille, cette chanson qui reste dans la tête sans en sortir ? J’y suis assez sujette. Pour me débarasser de « Colchique dans les prés » qui s’est implantée dans mon cerveau après une séance d’un groupe sensoriel, j’ai dû… en faire une version personnelle avec des photos de ma propre collection ! Ça peut aller très loin, parfois…)

 

En psychomotricité, la musique peut avoir quelques fonctions intéressantes. Qu’elle soit présente en fond, qu’elle soit un élément clé de la séance ou qu’elle soit au centre de la médiation choisie, je l’exploite dès que possible !

Voici donc une petite sélection de pièces musicales que j’ai déjà utilisées, que je compte utiliser ou que j’aimerais utiliser…mais que je n’utilise pas, ces morceaux restant assez chargés d’émotion pour moi. Je les ai classées en catégories un peu arbitrairement pour certaines d’entre elles, je pense qu’elles supportent plusieurs emplois. À nous de leur imaginer un usage… Tous les titres sont des liens vers la chanson, sur Youtube.

– Pour s’envelopper et se détendre :

« Dust and Water », Antony & The Johnsons

« Alone in Kyoto », Air

« See the sun », Lisa Gerrard

« Hello Night », Zoë Keating

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Subclaquant

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(Corneille – Hiver 2010)

Hier, Mr Blanc n’est pas venu au groupe de stimulation de l’équilibre et des transferts. Fleur, ma stagiaire et moi n’avons pas eu à courir après le médecin et l’infirmière pour demander si son état de santé lui permettait de participer et où nous pouvons trouver une bouteille d’oxygène pour l’embarquer avec nous. Pourtant, Mr Blanc attend chaque semaine le moment du groupe avec impatience. C’est son grand plaisir, sa petite piqûre de réanimation, qui le « ressuscite», comme il aime à le dire. Et moi, j’aime à le croire… pendant les jeux, ses immenses cernes sous les yeux rétrécissent mystérieusement de quelques millimètres, il déploie son long dos voûté et ses bras-ailes tordus de grande corneille albinos, encourage tout le monde, s’étonne de ses succès et rit de ses maladresses.

D’abord, Mr Blanc n’est pas venu au groupe car il a changé de service : après plusieurs mois en SSR, il est passé en long-séjour. En début de semaine, j’ai appris qu’il restait définitivement sur l’établissement et entrait sur un des services où j’interviens. La psychologue et moi avons usé de toutes nos forces de conviction pour « vendre » Mr Blanc au docteur des USLD. Et puis, je crois que j’apprécie et estime beaucoup cet homme et que j’aurais été peinée, pour lui et son projet, et pour mon plaisir à travailler avec lui, de le voir partir. Mais ça, je l’ai seulement pensé très fort, et pas dit, évidemment.

Ensuite, il ne serait de toute façon pas venu car depuis son changement de service… il dort. Ouvre un œil de temps en temps. Mais dort, paisiblement. Hier, je n’ai pas voulu finir ma semaine sans passer le saluer et l’assurer que son suivi continuait.

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Étrange

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(Un truc qui plane – Juin 2008)

 

Un après-midi d’été, en court-séjour gériatrique. Je quitte la chambre d’un monsieur assez jeune, atteint d’une DLFT*, que je viens d’aider à s’endormir en lui massant le dos. Je le laisse profiter de ce temps de repos qui sera sans doute assez bref car il déambule sans cesse, à la recherche de compagnie ou simplement d’une stimulation sensorimotrice, indifférent aux ampoules et autres dermabrasions qu’il se fait à force de marcher. Tassé par les neuroleptiques, qui ont, faute de mieux, certes bien diminué ses comportements agressifs mais ont fait vieillir son apparence et sa marche en quelques jours, son dos s’est voûté et est devenu très douloureux. Malgré la patience et la compréhension de l’équipe soignante, cette unité, destinée à recevoir des personnes âgées présentant des pathologies encore aiguës nécessitant beaucoup de soins médicaux, reste mal adaptée à la situation de ce monsieur. Il est là depuis plusieurs semaines après un parcours chaotique, suite à plusieurs accès de violence le mettant en danger et mettant en danger soignants et autres résidents ou patients, en attente d’une place dans un service spécialisé.

Dans le couloir, j’entends l’infirmier et l’aide-soignante s’inquiéter un peu du soin qu’ils doivent faire à ce monsieur : une administration, par sonde rectale, d’un laxatif. La dernière fois, ça s’était mal passé. J’ai le temps et j’aimerais que ce monsieur puisse continuer à se reposer dans de bonnes conditions, se sente en sécurité, alors je propose mon aide. Les soignants acceptent. C’était pour moi une première dans l’accompagnement de ce type d’acte paramédical. Je ne m’attendais pas à ce qu’il se déroule aussi sereinement et j’ai été très touchée par la douceur et la qualité des relations établies pendant le soin, ainsi que par le sourire de ce monsieur.

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Marjolaine

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(Via Google Image)

 

« – Merci, Marjolaine.

– Marjolaine ? Pourquoi Marjolaine, Mme Feu ?

– Ce n’est pas votre prénom ?

– Non, moi c’est Petit Bourgeon !

– Excusez-moi… Marjolaine, Marjolaine, et bien… la fée Marjolaine. Vous êtes ma fée ! »

J’ai pensé à cette fin de matinée, quelques semaines plus tôt, où j’avais aidé Mme Feu à s’installer à son fauteuil. Une épopée, bourrée d’enjeux. Le titre, en lettres grises larges sur fond noir : « S’ASSEOIR » – un film de science fiction de Christopher Nolan. Quitter le lit avec une détermination claire mais fine comme du papier de soie, après des mois d’alitement, de coups du sort portés à son corps et à sa vie, de douleurs. J’avais dû jouer très serré, tant au niveau de la relation que de mes propositions. Mme Feu paniquait à la moindre perte de contrôle de son mouvement. En fait, elle avait tendance à paniquer à la moindre perte de maîtrise d’elle-même et de son environnement… et il y en a malheureusement souvent lorsqu’on est hospitalisé.

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Un peu plus petite-fille

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(À Berchigranges – Août 2017)

Lundi soir, vacances. Les vraies, des pas comme celles qui m’ont servi à déménager, et qui se sont avérées plus épuisantes que des semaines de travail bien chargées. Une semaine pour me reposer, rire, vaquer à notre activité préférée avec ma petite soeur -taquiner nos parents-, lamper un peu d’air piquant de frais de mes Vosges natales et retrouver ce ciel nocturne de fin d’été que je connaissais par coeur, me laisser balader en voiture par monts, forêts et vaux pour aller visiter mes vieilles branches à moi… sans trop penser à celles de l’hôpital.

« Encore une mauvaise nouvelle », m’a dit mon dernier patient vendredi dernier, à qui j’annonçais mon absence. Je lui ai promis de revenir en forme.

Arrivée chez mes parents, j’ai voulu ranger mon casque dans mon éternel sac à dos. J’ai dézipé une poche et deux ballons de baudruches se sont échappés. Neufs et vides, endormis. Un pétale de caoutchouc vert et l’autre orange, l’air fané avant l’heure, ont dégringolé sur le carrelage blanc du salon. J’avais oublié de les laisser sur mon bureau avec le reste de mon nécessaire de survie de psychomotricienne multi-affectée : enceinte Bluetooth, agenda, carnets de notes, pancarte « séance de psychomotricité – ne pas déranger », jeu des émotions, flacon d’huile d’amande douce, clé USB… tout ce que mes poches de blouse peuvent contenir. Ce même vendredi, Fleur, une collègue ergothérapeute avec qui j’anime un groupe de rééducation en fin de matinée, s’est gentiment moquée de moi quand je me suis mise à chercher dans le placard de la salle. « Une psychomotricienne sans ballon de baudruche dans les poches, ça existe ?! »

Il faut croire que non. Même en vacances, une psychomotricienne reste une psychomotricienne, et ne peut s’empêcher de faire, de penser et de dire des trucs de psychomotricienne…

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À onze heures quarante-cinq

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(Escalier – Avril 2009)

Mardi, fin de l’atelier « Corps et voix » avec mes résidents. Je raccompagne les uns et les autres, de chambre en chambre.  Je redescends d’un service pour rejoindre les résidents qui m’attendent encore à la salle où a lieu le groupe. Et soudain… 

 

À onze heures quarante-cinq

Croiser la mort dans un couloir

Un corps déserté anguleux sous un drap

En attente, seul un instant trop long

– Fraction d’éternité –

Qu’une dernière fois on le soigne

Pour que cesse de s’étirer s’exposer s’obliger

Sa révérence.

 

À onze heures quarante-six

Croiser la vie dans un couloir

Juste en dessous

Dans le corps enfin dressé de cette dame

À l’affût.

Elle a perdu patience, a levé le siège obstiné

Qu’elle tenait barricadée sous sa couverture

Au fond du lit…

– Aujourd’hui la mort s’est trompée d’étage, s’est livrée

À une autre destinataire –

 

D’un regard elle m’arrête

Prend ma main et me souffle « J’ai faim ! »

Si petitement que je n’en suis pas sûre.

« J’AI FAIM ! QUAND EST-CE QU’ON MANGE ?! »

Pousse-t-elle soudain

« – Moins le quart passé, c’est presque l’heure ! »

Pour ma civilité, sa révérence à elle : un sourire.

 

Et le sourire fleurit en chemin

Sur mes propres lèvres :

Croiser la vie croiser la mort

Croiser la mort croiser la vie,

Au hasard d’un ascenseur paresseux, d’une course

Entre deux étages

Entre deux minutes saillantes…

À une volée de marches.