Étrange

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(Un truc qui plane – Juin 2008)

 

Un après-midi d’été, en court-séjour gériatrique. Je quitte la chambre d’un monsieur assez jeune, atteint d’une DLFT*, que je viens d’aider à s’endormir en lui massant le dos. Je le laisse profiter de ce temps de repos qui sera sans doute assez bref car il déambule sans cesse, à la recherche de compagnie ou simplement d’une stimulation sensorimotrice, indifférent aux ampoules et autres dermabrasions qu’il se fait à force de marcher. Tassé par les neuroleptiques, qui ont, faute de mieux, certes bien diminué ses comportements agressifs mais ont fait vieillir son apparence et sa marche en quelques jours, son dos s’est voûté et est devenu très douloureux. Malgré la patience et la compréhension de l’équipe soignante, cette unité, destinée à recevoir des personnes âgées présentant des pathologies encore aiguës nécessitant beaucoup de soins médicaux, reste mal adaptée à la situation de ce monsieur. Il est là depuis plusieurs semaines après un parcours chaotique, suite à plusieurs accès de violence le mettant en danger et mettant en danger soignants et autres résidents ou patients, en attente d’une place dans un service spécialisé.

Dans le couloir, j’entends l’infirmier et l’aide-soignante s’inquiéter un peu du soin qu’ils doivent faire à ce monsieur : une administration, par sonde rectale, d’un laxatif. La dernière fois, ça s’était mal passé. J’ai le temps et j’aimerais que ce monsieur puisse continuer à se reposer dans de bonnes conditions, se sente en sécurité, alors je propose mon aide. Les soignants acceptent. C’était pour moi une première dans l’accompagnement de ce type d’acte paramédical. Je ne m’attendais pas à ce qu’il se déroule aussi sereinement et j’ai été très touchée par la douceur et la qualité des relations établies pendant le soin, ainsi que par le sourire de ce monsieur.

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Marjolaine

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(Via Google Image)

 

« – Merci, Marjolaine.

– Marjolaine ? Pourquoi Marjolaine, Mme Feu ?

– Ce n’est pas votre prénom ?

– Non, moi c’est Petit Bourgeon !

– Excusez-moi… Marjolaine, Marjolaine, et bien… la fée Marjolaine. Vous êtes ma fée ! »

J’ai pensé à cette fin de matinée, quelques semaines plus tôt, où j’avais aidé Mme Feu à s’installer à son fauteuil. Une épopée, bourrée d’enjeux. Le titre, en lettres grises larges sur fond noir : « S’ASSEOIR » – un film de science fiction de Christopher Nolan. Quitter le lit avec une détermination claire mais fine comme du papier de soie, après des mois d’alitement, de coups du sort portés à son corps et à sa vie, de douleurs. J’avais dû jouer très serré, tant au niveau de la relation que de mes propositions. Mme Feu paniquait à la moindre perte de contrôle de son mouvement. En fait, elle avait tendance à paniquer à la moindre perte de maîtrise d’elle-même et de son environnement… et il y en a malheureusement souvent lorsqu’on est hospitalisé.

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Un peu plus petite-fille

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(À Berchigranges – Août 2017)

Lundi soir, vacances. Les vraies, des pas comme celles qui m’ont servi à déménager, et qui se sont avérées plus épuisantes que des semaines de travail bien chargées. Une semaine pour me reposer, rire, vaquer à notre activité préférée avec ma petite soeur -taquiner nos parents-, lamper un peu d’air piquant de frais de mes Vosges natales et retrouver ce ciel nocturne de fin d’été que je connaissais par coeur, me laisser balader en voiture par monts, forêts et vaux pour aller visiter mes vieilles branches à moi… sans trop penser à celles de l’hôpital.

« Encore une mauvaise nouvelle », m’a dit mon dernier patient vendredi dernier, à qui j’annonçais mon absence. Je lui ai promis de revenir en forme.

Arrivée chez mes parents, j’ai voulu ranger mon casque dans mon éternel sac à dos. J’ai dézipé une poche et deux ballons de baudruches se sont échappés. Neufs et vides, endormis. Un pétale de caoutchouc vert et l’autre orange, l’air fané avant l’heure, ont dégringolé sur le carrelage blanc du salon. J’avais oublié de les laisser sur mon bureau avec le reste de mon nécessaire de survie de psychomotricienne multi-affectée : enceinte Bluetooth, agenda, carnets de notes, pancarte « séance de psychomotricité – ne pas déranger », jeu des émotions, flacon d’huile d’amande douce, clé USB… tout ce que mes poches de blouse peuvent contenir. Ce même vendredi, Fleur, une collègue ergothérapeute avec qui j’anime un groupe de rééducation en fin de matinée, s’est gentiment moquée de moi quand je me suis mise à chercher dans le placard de la salle. « Une psychomotricienne sans ballon de baudruche dans les poches, ça existe ?! »

Il faut croire que non. Même en vacances, une psychomotricienne reste une psychomotricienne, et ne peut s’empêcher de faire, de penser et de dire des trucs de psychomotricienne…

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À onze heures quarante-cinq

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(Escalier – Avril 2009)

Mardi, fin de l’atelier « Corps et voix » avec mes résidents. Je raccompagne les uns et les autres, de chambre en chambre.  Je redescends d’un service pour rejoindre les résidents qui m’attendent encore à la salle où a lieu le groupe. Et soudain… 

 

À onze heures quarante-cinq

Croiser la mort dans un couloir

Un corps déserté anguleux sous un drap

En attente, seul un instant trop long

– Fraction d’éternité –

Qu’une dernière fois on le soigne

Pour que cesse de s’étirer s’exposer s’obliger

Sa révérence.

 

À onze heures quarante-six

Croiser la vie dans un couloir

Juste en dessous

Dans le corps enfin dressé de cette dame

À l’affût.

Elle a perdu patience, a levé le siège obstiné

Qu’elle tenait barricadée sous sa couverture

Au fond du lit…

– Aujourd’hui la mort s’est trompée d’étage, s’est livrée

À une autre destinataire –

 

D’un regard elle m’arrête

Prend ma main et me souffle « J’ai faim ! »

Si petitement que je n’en suis pas sûre.

« J’AI FAIM ! QUAND EST-CE QU’ON MANGE ?! »

Pousse-t-elle soudain

« – Moins le quart passé, c’est presque l’heure ! »

Pour ma civilité, sa révérence à elle : un sourire.

 

Et le sourire fleurit en chemin

Sur mes propres lèvres :

Croiser la vie croiser la mort

Croiser la mort croiser la vie,

Au hasard d’un ascenseur paresseux, d’une course

Entre deux étages

Entre deux minutes saillantes…

À une volée de marches.

Le puits

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(Sans fond, 2007)

Ses lunettes rectangulaires définissaient mieux son visage, aux traits creux. Un burin, frappé juste sous ses pommettes par un savant coup de maillet, semblait avoir révélé les cavités de ses joues. Les lèvres retroussées, il mordillait un ongle de sa main gauche. Pendant une fraction de seconde, avec ces verres fins posés en équilibre sur l’arrête de son nez, je l’ai vu, homme formé et vigoureux, entre deux âges, absorbé à des calculs ou de précises planifications. Important. Mais son bras libre, fléchi et légèrement décollé de son torse, statufié en une sorte d’étrange flottaison de marionnette aux fils invisibles, surplombait devant lui son drap blanc impeccablement lissé sur ses jambes, remonté jusqu’à sa taille… et l’image s’est effacée. Cette main suspendue et raide, comme arrêtée dans un mouvement sans but, ne souhaitait rien, n’allait vers rien. Existait-elle pour lui ?

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Super Saiyan

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Si vous êtes de la même génération que moi, vous devez sans doute connaître l’anime « Dragon Ball Z ». Enfant, je l’ai craintivement regardé, entre deux dessins animés un peu plus intéressants à mon goût. Je n’en ai pas retenu grand chose. Il est difficile de faire mieux avec les yeux à moitié ouverts, derrière de minuscules interstices entre les doigts de deux mains ramenées à hauteur de visage pour jouer à un ambivalent cache-cache avec l’écran. À l’époque – c’est encore un peu le cas aujourd’hui -, j’étais très impressionnable, et « Dragon Ball Z » se situait tout de même quelques niveaux au dessus des Moomins et d’  «  Albert le cinquième mousquetaire » sur le violençomètre. J’étais par exemple terrifiée par le générique de la série « MacGyver », cet ingénieux héros capable de réparer un hélicoptère avec un cheming-gum et une chaussette trouée.

Malgré ce petit problème d’hypersensibilité, il me reste certaines références de la culture pop des années 90 et je peux par exemple affirmer que, n’en déplaise à mon horreur de la furie barbare de personnages japonais dotés de muscles particulièrement protubérants, de capacités psychomotrices particulièrement hors-normes et de pouvoirs particulièrement insensés, je passe aisément du mode « pré-tentenaire-pas-sportive-pas-endurante-pas-adroite-option-Pierre-Richard » au mode Super Saiyan.

Bon, toute proportion gardée -disons Super Saiyan de salon-, mais Super Saiyan quand même.

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« Descendre dans le corps »

Monsieur Juillet couleurs

(Monsieur Juillet est une énigme – Juillet 2013)

Parfois, je me réveille au milieu de la nuit, en ébullition.

Les yeux grands ouverts sur l’espace noir et silencieux, je constate que ça s’agite, haut dans ma tête. Des morceaux de projets rebondissent, des hypothèses s’entrechoquent, j’essaie de punaiser quelque part dans ce fatras fusant et fourmillant les germes d’enchaînements ordonnés de pensée, d’attraper les plus cruciaux dans leur clignotement, mais peine perdue. Je me tourne, me retourne, me plie, me tends, « Diiiiis, tu dors ? J’arrive pas à dormir. ». Monsieur Malin grogne, assoupi. J’hésite à me lever pour me faire une tisane. Mais je suis collée au centre d’un univers mouvant, l’inertie du gyroscope de mon crâne me soude à mon oreiller, et la perspective de devoir allumer la lumière me brûle déjà la rétine. L’angoisse de ce que « je » dois à « mon corps », à savoir du repos réparateur, pour lui permettre d’être disponible et opérant lorsque le jour viendra, commence à poindre.

Et puis je me souviens que je sais comment faire. Mes vieux schémas d’ex-désaxée du sommeil m’empêchent encore un instant d’accomplir le seul petit effort requis : descendre le premier barreau de l’échelle, vers mon corps.

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Avant l’année prochaine

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(À la roseraie – 2014)

Une autre histoire avec Mme Fleur : La Java Bleue

Cet après-midi, Mme Fleur a tourné son visage vers moi. Sur toute la moitié droite de sa vieille figure, elle arborait de drôles de peintures de guerre : le bleu, l’indigo, le mauve, le noir, le jaune, le vert, le rouge de sa lutte perdue contre la gravité. Son gigantesque hématome me laissait sans mot, soufflée. Le contraste entre son œil borgne, gris opaque, et son bon œil, complètement injecté de sang, me saisissait.

Quelques instants plus tôt, elle m’avait dit qu’une voiture lui était passée dessus. J’essayais de la convaincre qu’elle était « simplement » tombée. Mais à la voir recroquevillée au lit en cette heure où elle est toujours assise dans son fauteuil, à voir le lourd plâtre à son poignet droit, sa face tuméfiée… j’étais à deux doigts d’être convaincue par son explication, la seule qu’elle ait trouvé pour boucher le trou de sa mémoire.

Elle m’a demandé : « – Vous avez de la chance, vous ? »

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Le Life Art Process, les galets et moi

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(Lézard – 2012)

Samedi 22 Avril, début d’après-midi. DU « Pratiques d’Education Somatique »
Cours de Life Art Process. Au bord du Rhône.

(Un lien pour en apprendre un peu plus sur le Life Art Process : Tamalpa France )

Ce jour là, j’en avais assez des mots, du verbe. Je me sentais glisser, sans chercher à me retenir, vers une écoute distraite des questions, des dialogues, des échanges entre les protagonistes de cette journée de cours, entre camarades et professeurs. Une jungle de pépiements, un rideau de lianes sonores enchevêtrées derrière lequel je m’étais assise, ennuyée, et où j’avais abandonné toute envie d’y extirper du sens. Fatiguée, débordée. Je me trouvais probablement dans un état émotionnel proche de celui qui m’a fait écrire il y a quelques années, à la hache, ce poème :

Pas. Les. Mots.
Ou. Trop.
Pas. Les. Mots. Asémantisés.
Pauvre. Pauvre. Bouche.
Pauvres. Dents.
Dénuées.
D’intérêt. Stop.
Pieds. Et. Points. Liés. Gavés.
Au. Squelette. Du. Sens.
Je. Ne. Peux. Plus. Me. Rendre.
Pas. Les. Mots. Ou. Trop.
Arrachés. Aux. Coquilles.
Stop.
Pourtant. À. Me. Taire. Je. Dévie.
Mes. Prisonniers. Se. Saignent. Pour. Passer. La. Grille.
De. Lecture. En. Tamis.
À. La. Rape. La. Langue.
Je. Me. La. Rengorge. Poudrée.
Pas. Les. Mots.
Allons. Gargouiller. Dans. L’odeur. De. Mes. Cheveux. Mouillés.
Libres. De. Se. Mordre.
Se. Nouer.
Être. Retors. Au. Lisse. Silence.
Allons.
Pas. Les. Mots.
Il. Reste. À.
Gémir. Grogner.
À. La. Criée.
Il. Reste. À. Descendre. Sous. L’arbre-métronome.
Où. L’ivresse. A. Des. Racines.
Et. Tuer. Les. Heures.
Sans. Mot.
Les. Heures. Liasses. Logorrhées. Butées.
Entre. Le. Tu. Et. Le. Pathétique. Je. Ne. Trouve.
Pas. Les. Mots.

 

Je. Veux. Autre. Chose.
Manger. Ma. Part. Des. Secondes. Du. Sablier.
Je. Veux. Cintrer. Ma. Circumambulation.
Dans.
L’autre. Sens.
Crever. Le. Disque.
Le. Monde. N’est. Pas. Un. Pays. De. Verbe.
Le. Monde. N’a.
Pas. De. Mot.

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Mme Mardi, Feldenkrais et moi

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(La danse – Octobre 2009)

Je venais d’aller chercher Mme Mardi dans sa chambre et nous attendions l’ascenseur pour descendre à la salle de psychomotricité. Je l’avais placée – elle et son gros fauteuil confort – dos aux portes coulissantes, pour y entrer en marche arrière. Au moment où elles se sont ouvertes, un agent de service s’y trouvait, accompagné d’un gros conteneur. J’ai décalé Mme Mardi pour qu’il puisse le sortir. Il nous a saluées d’un sourire, et se tournant vers moi pour que Mme Mardi ne le voit pas, il a articulé sans voix : « Bon courage, elle est un petit peu chiante cette dame ! »

J’ai levé les yeux au ciel en souriant à mon tour, l’air de dire « Ne t’inquiète pas, ça se passe toujours bien ! ».

Je n’allais quand même pas lui expliquer que j’aime travailler avec cette dame « un-petit-peu-chiante » ?

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