Histoire, histoires.

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(Grèves au Paray-le Monial, 1936
Source: Musée P. Charnoz)

Elle m’a parlé d’une maladie qu’elle a eue très jeune, et dont l’issue était incertaine.

Il y a très longtemps, dans les années 1940, un jeune homme l’avait demandée en mariage. Elle a refusé d’un « je ne t’aime pas assez pour cela ». Elle ne voulait pas le faire attendre. Le traitement de sa maladie allait être long, et impossible de faire un pronostic, à l’époque.

Je suis restée muette. Elle a vu l’émotion traverser mon regard.

« – Mais qu’est-ce que vous auriez fait, à ma place ? ». J’ai répondu que je ne savais pas. Que peut-être, s’il l’aimait vraiment, il l’aurait attendue. Elle a eu un geste, l’air de jeter quelque chose au dessus de son épaule. « -Vous pensez… les hommes n’attendent pas. Ma mère et ma sœur m’ont dit que j’avais bien fait ». Et, après un silence… « – Je l’aimais bien quand même, vous savez ».

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Madame Mim

À l’hôpital, je rencontre parfois des Grand-Mère Feuillage, mais aussi des Madame Mim. Vous voyez l’effrayante sorcière, excellente métamorphe aux cheveux mauves et aux yeux glauques et globuleux, meilleure ennemie de Merlin l’Enchanteur, dans le film Disney éponyme ? Celle-là même dont les grotesques pitreries vous ont agacées au plus haut point. Celle-là même que, connaissant le film par cœur après l’avoir visionné trois-cent-douze mille fois environ, vous rêviez de voir défaite et mise hors d’état de nuire à l’issue d’un duel de magie épique contre Merlin.

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(d’après Disney, Merlin l’Enchanteur)

Les Madame Mim ne sont pas toujours de genre féminin et se cachent parfois sous les traits d’un vieux monsieur, mais il m’est assez facile de les reconnaître. En fait, bien avant de prendre conscience que je suis face à une Madame Mim, mon radar d’auto-surveillance émotionnelle capte le signal, caractéristique. C’est d’ailleurs ce qui définit une Madame Mim : ce ressenti épidermique d’anxiété radioactive contaminante, cette envie de fuir très vite et très loin ou de -mais c’est beaucoup moins éthiquement correct et surtout, c’est ici que vous apprenez que je ne suis pas une gentille fée toujours pétrie de louables intentions et de bienveillance aussi humaine que professionnelle-, allons-y gaiement, la balancer par la fenêtre.

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J’ai toujours rêvé d’avoir une Grand-Mère Feuillage

Vous connaissez Grand-Mère Feuillage, ce personnage du film « Pocahontas » de Disney ?

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J’adore Grand-Mère Feuillage. Déjà parce-que j’adore le film, mon Disney préféré. J’avais 7 ans quand il est sorti, je suis allée le voir avec ma classe au cinéma, je l’ai vu et revu avec ma petite sœur, je connais « L’air du vent » par cœur et je suis sûre que si je le revoyais aujourd’hui, j’aurais encore des frissons. Avec Camille de Fleurville, Phèdre, Clara Malaussène, Médée, Antigone, Isis et Athéna, Pocahontas était l’une des figures féminines majeures de mon enfance et de mon adolescence.

Ensuite, Grand-Mère Feuillage est un saule pleureur, et j’adore les saules pleureurs.

Enfin, j’aime beaucoup les vieilles dames sages et rieuses. Sages d’une sagesse souple et légère, rieuses d’un rire sacré, empesé de confiance, complice.

J’ai toujours rêvé d’avoir une Grand-Mère Feuillage.

J’en rencontre parfois à l’hôpital. Elles sont sans doute poètes et sages malgré elles. Elles parlent par énigmes ou étranges rébus de mots, peut-être comme le faisait la Pythie autrefois… mais point de légende ici. Point de spiritualité, ou alors toute intime, toute personnelle. Elles brodent les mots les uns aux autres sur les fils de trame de leur métier à tisser que les troubles cérébraux rendent lâches, ténus, rêches, emmêlés. Les assemblages sont mystérieux, inédits, souvent abscons… où veulent-elles en venir ?

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Comment J.R.R. Tolkien a sauvé ma séance.

Monsieur Gregor était entré en long séjour quelques semaines auparavant et avait cessé de s’alimenter. Lorsqu’il ouvrait les yeux, son regard terrifié glissait sur les nôtres, soignants comme proches, sans vraiment les voir. Il repoussait tout, ne supportait pas qu’on le touche, arrachait perfusions, sondes et pansements.

Je suis allée le voir en fin de matinée. Allongé sur le côté, il avait l’air de faire un mauvais rêve. Les paupières soudées, le front crispé, sa bouche comme un cratère de lave noire et sèche haletait des gémissements répétitifs. Ses pieds semblaient repousser je ne sais quoi vers le fond de son lit.

Depuis plusieurs jours, il était ainsi.

Pas de réponse à mon salut, un net mouvement de retrait lorsque j’ai posé ma main sur son épaule, et pas d’ouverture des yeux… Ça s’annonçait mal. Comment accéder à lui ? Et toujours ses gémissements sonnaient, irritants, gonflaient l’espace de la chambre, semblaient vouloir écarter l’air trop épais, peut-être les murs, sans jamais parvenir jusqu’à eux…

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Le projet

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(image issue du site de Snoezelen France)

Un mardi après-midi comme tous les autres, je débarque en service de court-séjour, prête à démarrer ma demi-journée. Je passe la porte de la salle de soin pour jeter un œil à l’agenda du service, et vérifier si les patients que je dois voir sont toujours là, ne vont pas être occupés par des examens… et c’est à ce moment précis qu’une des médecins m’attrape au vol, une étincelle d’excitation dans le regard. « On veut créer un chariot sensoriel pour chaque secteur, tu te mets sur le projet avec nous ?! »

Question rhétorique parce que réponse évidente : bien sûr que j’en suis, pardi. Est-ce qu’une psychomotricienne peut décemment refuser ça ?

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La psychomotricité, le groupe, et moi

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(Anachronisme – Août 2008)

En commençant mes études de psychomotricité, je n’avais aucune idée de la forme que pouvait prendre une séance.

J’ai rapidement découvert que les soins en groupe pouvaient représenter une part importante de la pratique. J’ai par contre mis beaucoup plus de temps à comprendre l’intérêt thérapeutique du contexte groupal. Et pour cause : entre moi et les groupes, c’est compliqué.

Un Autre, c’est un être potentiellement bizarre. Un être potentiellement bizarre est 1) effrayant (aucune idée de ce qu’il va en sortir ) et 2) fatigant (il faut faire un effort pour le comprendre).

Alors plein d’Autres ensemble ?!

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Madame Mardi n’a pas de chance

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(Partance, 2008)

Pour une autre histoire avec Mme Mardi :

Mme Mardi, Feldenkrais et moi

Madame Mardi, vous n’avez pas de chance,
On a spolié votre mort.
Un illustre trépassé a volé toute la tristesse et tous les hommages
La France pleure l’idole nationale,
La France ne pleure pas Madame Mardi.

Vous êtes partie toute seule au petit matin
Personne n’a rien vu
Personne ne vous a tenu la main.
Vous n’avez pas totalement loupé votre sortie :
Dans le couloir du service
Dans la salle de soin
À l’office, dans les bureaux
À l’étage de rééducation et d’animation,

Stupeur.

Madame Mardi,
Avec qui irai-je voir les arbres du jardin
Passer du vert à l’or, de l’or au nu, du nu aux fleurs ?
Quelles jambes connaîtrai-je aussi bien que les vôtres ?
Cet étrange repli de peau au genou droit
Ces cicatrices
Cette lésion sur votre troisième orteil que ma main évitait encore, inconsciemment
Même lorsqu’elle fut guérie.
Ce poids tantôt lourd ou léger
Ces si petits mouvements qui vous paraissaient si grands.
Qui me racontera la vie à l’hôpital ?
Quelles jupes bariolées vais-je bien pouvoir complimenter ?

Vos affaires, tout ce que votre petite chambre pouvait contenir de votre vie
Couvrent le matelas de votre lit
Aplatissent l’épluchure vidée de son air
Allégée de votre corps,
Porté si longtemps.
Votre fauteuil
Votre tank-exosquelette
Votre bécane qui en a tant vu
– avec qui vaincrai-je ce péril
ce chemin escarpé et caillouteux
menant à la petite chapelle? –
Attend à la porte.

Madame Mardi,
C’est promis
Une dernière fois, avec zèle, je me plierai à votre souhait :
La Chorale chantera joyeux et léger
Farouche je résisterai aux velléités de ballades moroses.

Marie-Jeanne, c’est promis,
J’emprunterai votre air bougon,
Votre regard noirci
Vos tressautements d’indignation
Si quelqu’un propose du Johnny.

 

Vingt chansons pour…

 

(Vous connaissez le phénomène du vers d’oreille, cette chanson qui reste dans la tête sans en sortir ? J’y suis assez sujette. Pour me débarasser de « Colchique dans les prés » qui s’est implantée dans mon cerveau après une séance d’un groupe sensoriel, j’ai dû… en faire une version personnelle avec des photos de ma propre collection ! Ça peut aller très loin, parfois…)

 

En psychomotricité, la musique peut avoir quelques fonctions intéressantes. Qu’elle soit présente en fond, qu’elle soit un élément clé de la séance ou qu’elle soit au centre de la médiation choisie, je l’exploite dès que possible !

Voici donc une petite sélection de pièces musicales que j’ai déjà utilisées, que je compte utiliser ou que j’aimerais utiliser…mais que je n’utilise pas, ces morceaux restant assez chargés d’émotion pour moi. Je les ai classées en catégories un peu arbitrairement pour certaines d’entre elles, je pense qu’elles supportent plusieurs emplois. À nous de leur imaginer un usage… Tous les titres sont des liens vers la chanson, sur Youtube.

– Pour s’envelopper et se détendre :

« Dust and Water », Antony & The Johnsons

« Alone in Kyoto », Air

« See the sun », Lisa Gerrard

« Hello Night », Zoë Keating

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Subclaquant

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(Corneille – Hiver 2010)

Hier, Mr Blanc n’est pas venu au groupe de stimulation de l’équilibre et des transferts. Fleur, ma stagiaire et moi n’avons pas eu à courir après le médecin et l’infirmière pour demander si son état de santé lui permettait de participer et où nous pouvons trouver une bouteille d’oxygène pour l’embarquer avec nous. Pourtant, Mr Blanc attend chaque semaine le moment du groupe avec impatience. C’est son grand plaisir, sa petite piqûre de réanimation, qui le « ressuscite», comme il aime à le dire. Et moi, j’aime à le croire… pendant les jeux, ses immenses cernes sous les yeux rétrécissent mystérieusement de quelques millimètres, il déploie son long dos voûté et ses bras-ailes tordus de grande corneille albinos, encourage tout le monde, s’étonne de ses succès et rit de ses maladresses.

D’abord, Mr Blanc n’est pas venu au groupe car il a changé de service : après plusieurs mois en SSR, il est passé en long-séjour. En début de semaine, j’ai appris qu’il restait définitivement sur l’établissement et entrait sur un des services où j’interviens. La psychologue et moi avons usé de toutes nos forces de conviction pour « vendre » Mr Blanc au docteur des USLD. Et puis, je crois que j’apprécie et estime beaucoup cet homme et que j’aurais été peinée, pour lui et son projet, et pour mon plaisir à travailler avec lui, de le voir partir. Mais ça, je l’ai seulement pensé très fort, et pas dit, évidemment.

Ensuite, il ne serait de toute façon pas venu car depuis son changement de service… il dort. Ouvre un œil de temps en temps. Mais dort, paisiblement. Hier, je n’ai pas voulu finir ma semaine sans passer le saluer et l’assurer que son suivi continuait.

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Étrange

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(Un truc qui plane – Juin 2008)

 

Un après-midi d’été, en court-séjour gériatrique. Je quitte la chambre d’un monsieur assez jeune, atteint d’une DLFT*, que je viens d’aider à s’endormir en lui massant le dos. Je le laisse profiter de ce temps de repos qui sera sans doute assez bref car il déambule sans cesse, à la recherche de compagnie ou simplement d’une stimulation sensorimotrice, indifférent aux ampoules et autres dermabrasions qu’il se fait à force de marcher. Tassé par les neuroleptiques, qui ont, faute de mieux, certes bien diminué ses comportements agressifs mais ont fait vieillir son apparence et sa marche en quelques jours, son dos s’est voûté et est devenu très douloureux. Malgré la patience et la compréhension de l’équipe soignante, cette unité, destinée à recevoir des personnes âgées présentant des pathologies encore aiguës nécessitant beaucoup de soins médicaux, reste mal adaptée à la situation de ce monsieur. Il est là depuis plusieurs semaines après un parcours chaotique, suite à plusieurs accès de violence le mettant en danger et mettant en danger soignants et autres résidents ou patients, en attente d’une place dans un service spécialisé.

Dans le couloir, j’entends l’infirmier et l’aide-soignante s’inquiéter un peu du soin qu’ils doivent faire à ce monsieur : une administration, par sonde rectale, d’un laxatif. La dernière fois, ça s’était mal passé. J’ai le temps et j’aimerais que ce monsieur puisse continuer à se reposer dans de bonnes conditions, se sente en sécurité, alors je propose mon aide. Les soignants acceptent. C’était pour moi une première dans l’accompagnement de ce type d’acte paramédical. Je ne m’attendais pas à ce qu’il se déroule aussi sereinement et j’ai été très touchée par la douceur et la qualité des relations établies pendant le soin, ainsi que par le sourire de ce monsieur.

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